Souvenirs de Pap’s

En mémoire de Nathan Habegger

09.12.1951 – 10.10.2020

Ces témoignages ont été lus par Benjamin et Timothée lors de la cérémonie au crématorium d’Annecy en présence de cinq de ses enfants (il manquait Jérémy qui vit à la Nouvelle Orléans) 

Saralina

Ce n’est pas toujours évident pour moi de trouver le souvenir qui allie uniquement un sentiment joyeux concernant ma relation avec Pap’s empreinte de sa bipolarité ou de manières de faire plutôt opposées des miennes. Les derniers moments que nous avons passé ensemble lors de Noël étaient de bons souvenirs et je suis heureuse de pouvoir garder ces moments de paix en tête. En 2018, Pap’s est venu quelques jours chez nous. Nous venions d’acheter un nouveau jeu de société “8 minutes pour un empire”. Une bonne partie de son séjour a été consacré à jouer à ce jeu à tel point que Cédric et moi n’y avons plus touché depuis. Léon en parallèle avait eu beaucoup de plaisir à jouer aux dominos avec lui. Pap’s appréciait les jeux de société tout comme moi. Sa dernière passion était d’ailleurs le jeu de go.

Petite anecdote concernant mon prénom. J’aime beaucoup mon prénom parce qu’il est unique. Ce prénom était une invention de Pap’s. Mam’s aimait le prénom Sarah mais qui est très courant. Il a fait des recherches dans notre arbre généalogique (apparemment chez mes voisins actuels, les Gerber aux petites Fraises) et il semble que beaucoup de noms de nos ancêtres féminins étaient des Lena, Tina, etc. C’est ainsi qu’il est arrivé à ajouter la deuxième partie de mon prénom, “Lina” pour que je sois finalement prénommée “Saralina”.

Benjamin

La vie avec Paps était loin d’être un long fleuve tranquille mais je sais qu’au fond de lui-même, caché derrière ses difficultés il y avait un grand esprit.

C’est grâce à lui que je me suis retrouvé dès 12 ans dans les couloirs des universités à découvrir ce qui est devenu une passion et ensuite mon métier : l’informatique. Que ce soit la petite salle avec deux ordinateurs du département de mathématiques de l’Université d’Athens Georgia ou celle de l’Université de Nantes. C’est comme ça que, dès 1989, j’ai pu découvrir les balbutiements de ce qui a aujourd’hui révolutionner le monde : le web. Un jour où il décida d’acheter un ordinateur pour la maison, il en a acheté deux, prétextant que j’allais toujours être sûr l’un des deux. Au final, c’est moi qui utilisais les deux en faisant mes premiers pas en réseaux informatique.

Une autre anecdote que j’aime beaucoup est que je n’ai demandé qu’une seule fois demandé de l’aide durant ma scolarité à mon père. Un soir tard de première, je me suis rendu compte que j’avais justement besoin de finir un exercice de mathématiques. Il fallait que je calcule le volume d’un cône. Je ne me rappelais plus de la formule et me suis dis que j’avais quand même un père mathématicien et que je pouvais la lui demander. Qu’avais-je pas fait ?! Il ne la connaissait pas alors il m’a fait la démonstration de la formule en m’expliquant les intégrales que je n’avais pas encore vu… J’en ai malgré tout retenu une belle leçon de vie : la capacité de raisonner est bien plus puissante que de se souvenir bêtement de formules sans savoir d’où elles viennent. 

Et pour finir, au prix de peut-être choquer certains, il faut savoir que si vous étiez un de ses étudiants d’algèbre vers les années 93-94, et bien c’est bien possible que c’est moi, lycéen, qui ai corrigé vos copies d’examen !

Samuel

Pour ma part, j’ai beaucoup de souvenirs de vadrouilles avec Pap’s.

Entre la Nouvelle Zélande (en CM2), les Etats-unis (à 15 ans), les multiples tournois de tennis (toute ma jeunesse…), le ski en Suisse avec les tenues récupérées à droite et à gauche à l’image de Pap’s qui n’était absolument pas superficiel (en tout cas au niveau vestimentaire). La grande classe ! Ça me rappelle la fois où il m’avait fait changer de lycée en début d’année et qu’il m’avait accompagné vêtu d’un t-shirt et de jeans à moitié troués et surtout de ses sabots qui résonnaient à 3 km à la ronde (grand moment de solitude…)

Sinon, un de mes meilleurs souvenirs, c’est quand on a traversé les Etats-Unis en voiture. Il m’avait rejoint chez les grands-parents et devait repartir sans moi en avion pour une conférence de maths en Californie. Mais je l’ai convaincu de louer une voiture et de partir avec lui pour un bon road trip.

J’ai quand même beaucoup de bons souvenirs. C’est tellement dommage que tu n’aies pas réussi à remonter la pente avant de partir. En tout cas repose en paix.

Pleins de bisous 

Rachelle

Je me souviens d’une sortie en 2011, tu es venu voir un seul match de foot de la première équipe de Bienne, équipe dans laquelle jouait Fabio à l’époque. Tu étais accompagné d’un polonais, homme que tu avais embarqué au bord de la route et engagé spontanément comme chauffeur et accompagnateur dans tes péripéties. Tu l’auras même ramené en Pologne et plus tard tu te seras mis en couple avec sa femme pendant une brève période…

Revenons à ce match de foot. Ce jour-là, tu portais tes sabots comme d’habitude, tu buvais une brique de lait et mangeais un grand paquet de läckerli. Tu avais en plus pris avec toi un énorme sachet de pommes. Bref, toujours la bonne allure.

Pendant le match, tu criais à travers le prospectus que tu avais reçu comme si c’était un haut-parleur pour encourager l’équipe de Bienne. Il faut préciser qu’il n’y avait pas tant de spectateurs que cela, donc on n’entendait que toi…

Avant le match, tu avais stationné ta voiture sur une place de parking privé d’un logement près du stade pour t’éviter de chercher trop longuement une place de parking payant, de trop marcher et juste parce que les lois pour toi, elles existaient pour être enfreintes et que simplement tu t’en foutais… À la fin du match, tu as découvert que les propriétaires avaient bloqué ta voiture avec la leur. Tu es tranquillement allé à leur porte pour leur demander de déplacer leur voiture. Ils étaient véritablement énervés et t’ont dit que la prochaine fois ils appelleraient la police. Calmement, sans honte, en souriant, tu leur as répondu : « Il n’y aura pas de prochaine fois de toute manière », ce qui était vrai puisque tu n’aurais certainement plus de raison de venir là. Je suis rentrée en voiture avec toi jusqu’à Bienne… J’ai un peu regretté mais je suis heureusement arrivée saine et sauve. C’est toi qui conduisais à ce moment-là. Sur l’autoroute, en voulant me montrer les capacités d’accélération de ta voiture (dont je me fichais royalement d’ailleurs), tu as été flashé par un radar. Quelques kilomètres plus loin, une voiture de police t’arrêtait, non pas parce que tu roulais trop vite mais, au contraire, parce que tu roulais trop lentement… Ils t’ont demandé de souffler dans le ballon pour tester ton alcoolémie, mais rien, pas d’alcool dans le sang… tu n’étais ni saoul, ni drogué… C’était juste toi en période de manie.

Timothée 

Un des souvenirs de Pap’s qui m’avait le plus touché était la fois où il me raconta deux anecdotes sur moi qui l’avaient marquées.

La première: 

Lors d’un culte aux Mottes, à la fin d’un chant chanté par toute l’assemblée, seul s’entendait la dernière note maintenue par ma voix.

La seconde:

Un beau jour, à la Rique, en sortant de la maison, il m’a entendu crier. “Pap’s, Pap’s”

Mais il ne savait pas d’où cela venait. Il leva les yeux, me vit et se demanda comment un enfant de 4 ans pouvait grimper à cette hauteur là..

Il faut avouer que Pap’s n’a jamais été comme les autres. Sa façon d’être ne plaisait pas toujours, à cause de sa bipolarité, ou sûrement dû à son raisonnement à n’en plus finir, à nous laisser sans argument.

Son look n’avait pas changé depuis quelques années. 

Non, des comme lui, il n’y en a pas deux ni plus d’un d’ailleurs..

Et pour ceux qui pensent avoir échappé à Nathan Habegger, ce n’est plus à un mais à six puis 12, si pas plus, qu’ils auront à faire.

Jérémy

Pap’s, tu nous manqueras et, malgré que nous avions peur que ta manie se réveille à nouveau avec les dégâts qui s’en suivraient, c’était dur de te voir plonger dans la dépression et l’abandon durant la fin de ta vie. Je suis soulagé que tu sois libéré car devenir vieux n’était pas ton caractère. Tu as un très grand cœur et cela m’attriste que tu n’aies su comment combattre tes démons malgré ton intelligence. Je retiens pleins de bons souvenirs et je n’obstrue pas les difficultés et les peines que tu as causé, au final tu en a aussi été la victime.

Je t’aime Pap’s, merci pour la vie et la confiance sans peur que tu nous a donné. 

Un jour tu m’avais dit qu’il fallait que je fasse une blague à ton enterrement pour remonter le moral à tout le monde. L’ironie est que j’habite maintenant où l’on célèbre la vie aux enterrements avec de la musique joyeuse après avoir pleuré et dit au revoir. 

C’est dur de ne pas être présent mais je sais que ta force de vie est là en nous avec celle de Mam’s, tes 5 enfants présents et moi qui pense fort à vous. 

De bons souvenirs? Pleins de voitures décapotables, la traversée des États-Unis en Buick rouge décapotable depuis le Connecticut et finalement : le panneau “Californie” ! 

Des tours à moto vers la plage de San Diego, moi devant à 6 ans et Benjamin derrière toi… la liberté les cheveux au vent.

Pleins d’enfants car tu connectes mieux avec les esprits purs. Les adultes ne te comprennent guerre. La vie croquée à pleine dent.

Bon voyage.  Va en paix. 

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